Pleurer les prophètes
Dans le vaste giron des églises désertes
JOSÉE BLANCHETTE cherejoblo@ledevoir.com
Je me réveille rarement en pleurant et en écoutant une toune en boucle un lendemain de deuil national. Ainsi meurent les prophètes, emportant avec eux un peu de notre vaillance et de leurs entourloupes d’amour. Le charisme a un prix. Nous nous souvenons exactement du moment, du lieu, comme pour John Lennon ou René Lévesque. Une part de nous s’éteint aussi, et la peine est tatouée dans notre mémoire. Une lézarde au coeur avec une trame musicale.
Vous choisissez L’Amérique pleure, Toune d’automne, Les étoiles filantes, Ici-bas ou La manifestation, c’est comme vous voulez. Les révolutions se font en chantant, c’est bien connu.
Sur fond de désespérance planétaire, de grèves locales, de ras-le-bol des même le brocoli trop cher qui a parcouru cinq mille kilomètres avant d’atterrir un peu mou du cou au Maxi a l’air morose. Sur fond de novembre et de « Pas déjà Noël ?! J’ai pas encore vidé le solde des vacances d’été… », pas besoin d’experts pour distribuer les papiers-mouchoirs. « Y’a pu de Kleenex », ça ferait un bon titre de chanson (la marque n’existe plus ici).
Et pourtant, en 2023, on convoque des sociologues et des psys au chevet de la nation larmoyante. Y’a même l’oncologue qui, dans un texte (touchant, au demeurant), nous a confié post mortem que son patient réagissait mieux à l’amour de 90 000 personnes qu’à la chimio. Il faut lire le livre Le pouvoir anticancer des émotions écrit par son collègue radio-oncologue Christian Boukaram. C’est tout expliqué.
Un sociologue peut essayer de vous analyser la foule, mais chacun pour nous, on le sait bien qu’on pleure le vrai, le sens, dans ce qui n’en a plus souvent. Parce qu’il n’y a que le vrai à nous faire tenir avec de la broche. Karl Tremblay nous aura permis de nous hisser plus haut, porte-voix de nos désillusions (grâce au merveilleux parolier et guitariste Jean-François Pauzé), de nous sentir moins seuls devant la bêtise abyssale du monde.
Nous avons mal à Karl et au pays, devenu un peuple de thermopompes en été et de pick-up en ville, de franglais et d’asphalte, de pubs de chars qui ressemblent à des dépliants de croissance personnelle, d’eau bénite au goût de Coke diète flatte. Si les révolutions se font en chantant, il va falloir apprendre quelques refrains du répertoire des Cowboys et sortir nos bottes à cap.
Comme un lampion
C’est PSPP, le nouvel espoir du PQ, qui a dit à la télé : « Dans un monde de fou, Les Cowboys Fringants, c’était comme une chandelle qu’on allume dans une pièce sombre, un message d’espoir, un message lumineux que le Québec peut choisir de veiller les uns sur les autres, de s’aimer. » La toune préférée de Paul est Tant qu’il y a de l’amour.
J’ai eu envie de jaser avec Dominique Lebeau, l’ex-batteur des Cowboys. Je lui ai écrit ce fameux jeudi pour aller prendre un café au Pistache, il avait la COVID, on a remis ça.*
J’ai décidé d’aller brailler dans une église à la place. Les temples de Montréal, je les connais à peine, hormis l’oratoire Saint-Joseph, mon voisin durant 15 ans, la basilique NotreDame, où j’allais me réfugier le midi quand Le Devoir créchait sur la rue Saint-Sacrement (plus judéo-chrétien, tu te fais crucifier), et l’église SaintJean-Baptiste, lorsque je vivais rue Drolet. Amen.
J’ai découvert jeudi dernier grâce à François Guillet, un gars qui tripe sur nos lieux de culte et y a consacré bien des fins de semaine, la sublime et très irlandaise basilique Saint-Patrick, en plein centre-ville. Rien à voir avec sa voisine, la cathédrale Marie-Reinedu-Monde, plus froide, austère, une reproduction de Saint-Pierre de Rome.
Saint-Patrick, un peu en retrait du boulevard René-Lévesque, est l’endroit idéal pour aller pleurer ta vie sous le regard inébranlable des immenses colonnes de pin blanc recouvertes de marbre rose. C’est gratuit et désert la semaine, en plus.
Les lampions sont électriques, moins romantique que de jouer avec le feu, mais j’ai glissé un 20 $ dans la fente d’une grosse boîte de cuivre : « For the poor ». Si tu le prononces avec l’accent irlandais, c’est presque joli. Il y a beaucoup d’Irlande, de reels et de violon dans les tounes des Cowboys Fringants. Ça me remue les sangs, celui de mes ancêtres.
C’est ici, dans un silence de tombe, qu’on peut encore se recueillir sur ce qui fait de nous des humains aimants, au-delà des crimes cléricaux et de nos failles. L’église nous offre un autre ciel, comme un idéal vers lequel on peut encore tendre, juste faire silence et pleurer le trop-plein.
Mais au bout du ch’min, dis-moi c’qui va rester
Du dedans, on n’entend plus la rumeur du centre-ville. J’en oublie la bêtise de nos élus qui pensent graisser la patte de millionnaires trop vites sur leurs patins, offrent des funérailles nationales à un chanteur qui les a dénoncés sur toutes les notes. Monsieur Legault, faudrait peut-être écouter les paroles de 8 secondes ou de Plus rien, écrite par Pauzé (en 2004 !) après avoir assisté à une conférence de feu l’astrophysicien Hubert Reeves.
« Au fond l’intelligence qu’on nous avait donnée
N’aura été qu’un beau cadeau empoisonné »
Ici, dans le silence de cette basilique insonorisée, je n’entends pas les rumeurs de la prochaine COP28 qui approche, l’ONU qui prévoit 3 degrés Celsius de plus au thermomètre planétaire. Ça se promène en avion aux quatre coins du monde sur mon fil Fatroupes, cebook, ça va profiter du Vendredi fou pour s’endetter encore et creuser son trou. Sainte Flanelle, priez pour nous.
« Mais au bout de cent ans des gens se sont levés
Et les ont avertis qu’il fallait tout stopper
Mais ils n’ont pas compris cette sage prophétie »
Faque, cherchez-moi pu, je novembre kek part dans une église, sur le banc des cancres, à l’arrière. Ma prière à moi, elle s’intitule Mal au pays et elle est d’un poète/politicien emporté par le cancer, trop jeune lui aussi. Il s’appelait Gérald Godin. Son poème blasphème en masse ; c’est péché, je sais, mais je ne le marmonne pas fort.
Par ces maudits tabarnaques
De cinciboires de cincrèmes
De jériboires d’hosties toastées
De sacraments d’étoles
De crucifix de calvaires De trous-de-cul
J’ai mal à mon pays
Jusqu’à la fin des temps
Malgré les merdes, les revers, les choses qui nous échappent Les p’tits, les grands tourments, les erreurs de parcours
Et tout c’qui nous rattrape, dans le détour
Malgré l’ennui, le trafic, les rêves inachevés La routine, le cynisme, l’hiver qui finit pas »
Je m’accroche les pieds
ICI-BAS, LES COWBOYS FRINGANTS
Comment arrivait-il à chanter si vrai ? Comme si, en plus de ses cordes vocales, son coeur, son âme, sa conscience, ses tripes formaient une chorale »
inédite.
CHRISTIAN TÉTREAULT, ÉCRIVAIN
ZEITGEIST
fr-ca
2023-11-24T08:00:00.0000000Z
2023-11-24T08:00:00.0000000Z
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Le Devoir