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L’île Verte, un modèle exceptionnel de conservation de la nature et du paysage

Un groupe citoyen protège 15 % de cette île du Saint-Laurent, notamment avec des servitudes de conservation

ALEXIS RIOPEL PÔLE ENVIRONNEMENT À NOTRE-DAME-DES-SEPT-DOULEURS LE DEVOIR

Début mai. Le traversier de l’île Verte vient d’entamer sa saison. Les résidents estivaux s’engagent sur le Peter-Fraser avec des vivres, du bois, du matériel. Il fait un temps blanc ; l’air est brumeux. La courte traversée s’achève sur le quai de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, minuscule municipalité sur l’île de 13 kilomètres, située en plein estuaire du SaintLaurent, face à la municipalité de L’Isle-Verte, sur la terre ferme.

Au quai, Aline Grenon et Gilbert Delage nous attendent. Elle, juriste à la retraite, était professeure de droit à l’Université d’Ottawa. Lui, également retraité, était haut fonctionnaire à Québec, avant de devenir maire de Notre Dame-des-Sept-Douleurs de 2003 à 2013. Ils font partie du Regroupement pour la pérennité de l’île Verte, un organisme qui, à ce jour, protège 15 % de l’île de tout développement sauvage qui mettrait en péril son charme patrimonial et sa richesse écologique.

« On veut faire en sorte que l’île garde son âme », explique Mme Grenon, 79 ans, une amoureuse de l’île, qui y passe ses étés depuis un quart de siècle.

Non loin du quai, un sentier bifurque du principal chemin carrossable de l’île, qui compte une centaine de maisons. La dame coiffée d’un béret noir et promenant son petit chien saisit un bâton de bois pour descendre vers le littoral, à travers les pins gris et les peupliers faux-trembles.

Ce terrain est l’un des trois que possède le Regroupement, fondé en 2010. L’organisme jouit par ailleurs de « servitudes de conservation » sur trois autres lots, contigus ou pas, de haute valeur écologique. Les terrains sous servitude appartiennent encore à leurs propriétaires, mais ces derniers se sont engagés à les protéger de toute perturbation importante (coupe forestière, construction d’un bâtiment, etc.) à perpétuité. La chasse, la cueillette et l’entretien des chemins y sont autorisés.

Les servitudes de conservation sont rares au Québec. Ce type de protection — moins onéreux que les acquisitions, mais plus complexe sur le plan administratif — est devenu, en quelque sorte, la spécialité du Regroupement pour la pérennité de l’île Verte, dont l’expertise en la matière est sollicitée par d’autres organismes.

L’initiative citoyenne fait suite aux efforts de la mairie pour préserver l’île au début des années 2000. À cette époque, les deux « protections historiques » de la Verte venaient de disparaître : l’île était devenue accessible en traversier (en 1988), et son zonage agricole intégral avait été aboli (en 1999), ce qui facilitait le lotissement. M. Delage craignait que son petit nirvana devienne, comme l’île d’Orléans, une sorte de « banlieue », ce qui aurait été « épouvantable ».

Sous sa gouverne, la municipalité avait donc imposé plusieurs règlements : il est interdit de bâtir une maison sur un terrain moins large que 85 mètres ; de larges bandes riveraines doivent être respectées ; les maisons doivent être d’un type architectural précis ; etc. « On a réussi à sauver les meubles », raconte l’ex-maire, qui s’est ensuite investi pour poursuivre cette oeuvre bénévolement. Lui vit toute l’année sur l’île.

Champs et épinettes

Au bas d’un escalier de bois, le groupe débouche sur le littoral, côté sud, où des mille-feuilles de pierre jonchent le sol. À marée basse, une longue batture se dévoile ici. « La zostère, qui avait disparu, revient en force », explique M. Delage au sujet de cette herbe marine décimée par un virus au milieu du XXe siècle. Au large, des échassiers picorent dans le marais salé. Des eiders et des bernaches s’y reposent : 210 espèces d’oiseaux ont été répertoriées sur l’île.

Autrefois, de tels marais salés abondaient entre Montmagny et L’Isle-Verte, explique au téléphone Jérémie Boucher Fontaine, professeur de biologie au cégep de Sainte-Foy et membre du Regroupement. Ils sont aujourd’hui beaucoup plus rares, d’où l’importance de les protéger. Et le coeur de l’île, lui, concentre un large spectre d’habitats différents en un espace étroit.

Au coeur de l’île, justement, se trouve un terrain protégé par une servitude : le secteur Vally. Ce lot de 109 hectares, le plus grand de l’île, est crucial pour la nappe phréatique. Sur son sol pauvre et sablonneux, des paysans ont jadis défriché des champs. Les propriétaires continuent de les faucher pour les préserver. Plus loin, une forêt d’épinettes et de lichens, étonnamment boréale, coiffe la crête de l’île.

Le Regroupement finance ses acquisitions et les frais associés à ses projets (évaluations foncières, notaires et autres paperasseries) avec des fonds octroyés par des organismes comme la Fondation de la faune du Québec et Conservation de la nature Canada. Des centaines de milliers de dollars ont été recueillis. Quant aux servitudes, elles découlent de dons des propriétaires. Ceux-ci acceptent de sacrifier une fraction considérable de la valeur de leur terrain (parce qu’il devient non constructible), mais bénéficient d’un crédit d’impôt.

« Laisser un poumon »

Après le dîner, le groupe prend la direction du « bout d’en bas » de l’île. Apparaît une vieille maison blanc et bleu. Ici vivent Pierre-Henry Fontaine et Martine Vally, les propriétaires du secteur Vally. Ce couple originaire de France habite l’île depuis les années 1960. Leur demeure, en joyeux désordre, est bourrée de squelettes : c’est la passion de M. Fontaine, un biologiste qui, pendant des décennies, s’est précipité sur les baleines échouées du Saint-Laurent pour comprendre leur anatomie et récupérer leur ossature.

Dix ans après avoir donné la servitude, Mme Vally, une tenace jardinière, avoue maintenant « regretter » son choix, qui lui paraissait alors « naturel ». Elle aurait aimé profiter de la pleine valeur de sa terre pour aider ses petits-enfants à s’acheter une maison. « J’ai été bête de les priver de ça », confie-t-elle. « Moi, je ne regrette pas que tu l’aies fait », enchaîne son mari. « Dans l’île qui se bâtit, qui se bâtit, qui se bâtit, je trouve qu’il faut laisser un poumon », dit M. Fontaine de son accent chantant.

L’un des petits-enfants du couple, le biologiste Jérémie Boucher-Fontaine — cité plus haut —, comprend les tourments de ses aînés, mais se réjouit de savoir que sa génération pourra continuer de profiter de la terre familiale sous servitude pour chasser et cueillir. Sans cet arrangement, au moment de l’éventuelle transmission de l’héritage, la famille aurait dû payer des impôts exorbitants sur la prise de valeur de la terre. « Et nous sommes très satisfaits, d’un point de vue écologique », affirme-t-il au nom de sa génération.

Après 16 ans d’existence, le Regroupement pour la pérennité de l’île Verte s’apprête à refermer un chapitre. Mme Grenon veut boucler un dernier projet de servitude, puis trouver de la relève. « J’ai déjà annoncé que je prendrais ma seconde retraite l’année prochaine, dit-elle. Je vais avoir 80 ans… » Au minimum, l’organisme devra continuer d’assurer l’entretien et la surveillance de ses terrains. À moins qu’il décide de céder ses actifs à Horizon-Nature Bas-Saint-Laurent, un organisme qui partage sa mission.

Une chose est sûre : les terrains protégés resteront protégés, et un modèle fertile de conservation aura vu le jour sur cette petite île du Saint-Laurent.

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2026-05-25T07:00:00.0000000Z

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