Une question pour vivifier des générations
Quand recueillir un souvenir devient un petit acte de soin de soi, d’héritage et de cohésion sociale
Ingrid Enriquez-Donissaint L’autrice est stratège et cheffe de recherche du studio Pre&ent.
On dit que j’étais une enfant qui posait beaucoup de questions. Plusieurs décennies plus tard, rien n’a changé : j’interroge pour comprendre le monde, mon travail, mes proches et moimême. Pourtant, certaines questions essentielles n’ont jamais été posées, celles qui cartographient l’histoire de nos familles.
Lors d’un souper, mon père nous a annoncé que son « Spotify Wrapped 2025 » plaçait Aznavour en #1. Aucune surprise. Mais, ce soir-là, grâce à quelques questions posées par mes cousins, des récits insoupçonnés ont vu le jour : une histoire d’amour ravivée par de longues lettres, un employé d’Air France qui a changé son destin. Comment ces histoires avaient-elles pu m’échapper ?
Une journée d’étude sur l’histoire orale tenue à Sherbrooke, autour de la question : « L’histoire orale en vaut-elle la peine ? » Les échanges et les recherches montrent que l’oral permet de combler les trous des archives écrites, d’aller audelà des discours institutionnels et d’ajouter au patrimoine vivant. Alors que certains trouvent que l’histoire orale reste un peu marginale, plusieurs seront d’accord pour dire qu’elle en vaut la peine.
L’oralité à travers le conte est un genre très ancien, ayant nourri pendant des millénaires les sociétés et les traditions du continent africain. Cette forme narrative demeure une source d’inspiration essentielle pour les arts de la scène (salutations à notre formidable Black Theater Workshop perché sur Jeanne-Mance).
La transmission orale n’est pas implicite aux biens
En trois générations, une grande partie de nos histoires familiales peut disparaître si elles ne sont pas racontées régulièrement. Il ne suffit pas d’un souper des Fêtes pour tout emmagasiner sur son disque dur. Au cours des prochaines années, le plus grand transfert intergénérationnel de richesse de l’histoire du pays serait en cours, et une grande partie de cet héritage n’est pas financière, mais en biens.
Or, les objets ici ne portent pas les récits en eux seuls ; la transmission des histoires passe par l’oralité de son vivant, l’essence humaine reste souvent coincée dans un tiroir mental. Vous savez, cette sensation de revivre sa joie de première présentation orale au primaire en voyant un cahier de notes, ou sa catastrophe de première danse de bal de fin d’année en revoyant des photos d’une coiffure de tante Danielle.
Des images émergent probablement pour vous, mais quand avez-vous partagé ces moments avec vos proches pour la dernière fois ? De plus, il n’est pas facile de discerner ce qui compte pour soi de ce qui peut aider les miens à se situer. La mémoire n’est pas qu’individuelle : elle est relationnelle. Pour les communautés marginalisées, immigrantes ou autochtones, l’oralité préserve ce que les archives officielles ont longtemps ignoré. Ces vécus éclairent autant l’histoire que les faits institutionnels.
Quitter un pays touché par un contexte politique complexe ou dangereux tue les récits, pour ne pas raviver les plaies. Suivant l’exil, des parents et leurs enfants qui arrivent au Québec dans ces circonstances et qui tentent de s’harmoniser à leur nouveau chezsoi n’ont pas envie de grands partages, pour tenter de préserver un cadre sain. Le silence n’est pas forcément un manque ; c’est aussi une pratique familiale importante ; cela protège et il prépare à raconter comme une forme de transmission en attente.
Sachant tout cela, comment faire mieux ?
France Beaudoin a peut-être mis le doigt sur une partie de la réponse avec son livre inspiré de l’émission En direct de l’univers, qui provoque des discussions inattendues. Le National Museum of African American History and Culture met en lumière le principe qu’une bibliothèque brûle lorsqu’une personne âgée disparaît. Ils encouragent chacun à recueillir les souvenirs de ses proches à travers des entrevues enregistrées.
Dans son bouquin The Essential Questions, l’anthropologue Elizabeth Keating propose des questions plus sensorielles : Qu’est-ce que tu voyais par la fenêtre, enfant ? Qu’aimerais-tu que les gens sachent de toi et qu’ils ignorent encore ? Cela fait émerger le vécu, tout ce qui rend une vie profondément humaine.
Pour la philosophe canadienne Erin Manning, ce sont les « gestes mineurs » souvent invisibles, intimes, ordinaires qui transforment nos mondes et notre manière d’être ensemble. Recueillir une histoire de famille, écouter un souvenir, transmettre un fragment d’héritage : voilà autant de petits gestes qui changent la texture du vivre ensemble. Dans un Québec pluriel où certaines identités se racontent timidement et d’autres plus ardemment, cette pratique devient un petit acte de soin de soi, d’héritage et de cohésion sociale.
Alors que Spotify Wrapped m’informe joyeusement que mes goûts musicaux me rattachent à un mouvement « plus grand » que moi, quelles vraies pratiques de conservation plus intentionnelles pourrions-nous entamer dès aujourd’hui pour prolonger l’héritage, celles qui ne se téléchargent pas, mais qui se racontent ?
IDÉES
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2025-12-10T08:00:00.0000000Z
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Le Devoir