Le bréviaire numérique de la haine
Une chercheuse américaine documente l’expansion de l’antisémitisme sur les réseaux sociaux
STÉPHANE BAILLARGEON
Un émoji de biscuit fait référence au four, et donc au four crématoire. Un dessin de douche évoque les chambres à gaz des camps de la mort déguisées en salles de bains. Deux éclairs imitent le sigle des SS, organisateurs et exécutants de la Shoah. Un pictogramme de petit peintre avec ses pinceaux, et voici Hitler, artiste raté de Vienne. Les initiales TJD (Total Jewish Death) souhaitent en fait un nouveau génocide.
Voilà le genre de détournement symbolique et de messages codés qui foisonnent maintenant en ligne pour permettre aux antisémites de faire circuler leurs messages nauséabonds à l’abri des censeurs. En français, le procédé rhétorique s’appelle dilogie. En anglais, on dit dog whistle, en référence à un sifflet audible seulement par l’ouïe fine des chiens.
Les émojis du bréviaire numérique de la haine ont été exposés et décortiqués par la chercheuse universitaire Katharina Soemer jeudi matin au Musée de l’Holocauste à Montréal. Sa présentation portait sur l’antisémitisme en ligne. Mme Soemer dirige le laboratoire Social Media & Hate de l’Institute for the Study of Contemporary Antisemitism de l’Université de l’Indiana.
« L’antisémitisme est constant sur les réseaux sociaux comme c’est une constante dans la société. En même temps, l’antisémitisme en ligne est stimulé par les événements [sociaux politiques], a résumé Mme Soemer. En plus, les médias sociaux changent très rapidement, et les symboles qu’ils utilisent aussi. »
La présentation de la spécialiste a attiré environ 80 personnes, surtout des femmes, certaines venant d’autres provinces. Les trois journées de séminaire du musée se terminent vendredi. Elles fournissent des outils pour enseigner la Shoah et pour combattre l’antisémitisme dans les mondes réel et virtuel, là où les jeunes se trouvent en masse. La conférence a d’ailleurs montré des images d’une influenceuse se maquillant en ligne tout en livrant un hommage au Hamas.
Encore et encore
La tare atavique des sociétés occidentales depuis des siècles et des siècles gonfle maintenant de plus belle en ligne. La pandémie a récemment stimulé les tirs groupés, les Juifs étant rendus responsables d’avoir créé et propagé le virus dans un autre complot pour dominer le monde.
L’attaque par le Hamas de citoyens israéliens le 7 octobre 2023 a joué dans le même mauvais sens. Le réseau X a enregistré une augmentation de 800 % des messages antisémites au cours des semaines suivantes. Le Musée de l’Holocauste a d’ailleurs subi les effets de la tragédie et de la guerre qui perdure à Gaza, son site Internet recevant depuis beaucoup plus de commentaires haineux qu’à l’habitude.
Mme Soemer et ses équipes utilisent une définition de l’antisémitisme adoptée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, qui rassemble des gouvernements et des experts. Cette caractérisation dit qu’il s’agit d’« une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard » prenant la forme de « manifestations rhétoriques et physiques visant des individus, des institutions ou des lieux de culte ».
Selon cette définition, le 30 octobre 2022, sur 450 microbillets triés par les universitaires, 26 % étaient carrément antisémites. Certains écrivent par exemple : « 5 999 700 à venir pour qu’on soit dans l’Holocauste, deuxième partie » ou : « Je vais allumer mon four pour deux minutes en l’honneur d’Israël ».
Un autre cas type présenté par la conférencière consiste à établir des équivalences entre ce que fait subir Israël aux Palestiniens et ce qu’ont fait subir les nazis aux Juifs. D’autres dérivés semblent plus complexes. Un message peut présenter Benjamin Nétanyahou comme un criminel de guerre. Cela se discute, comme le dernier président Bush pourrait mériter le titre infâme. Par contre, décrire le premier ministre israélien comme « Satanyahu, tueur d’enfants » rappelle le vieux cliché antisémite du Juif satanique dévoreur de bébés.
Katharina Soemer a rappelé que les nouveaux outils de communication en ligne ont leurs défauts intrinsèques. TikTok, prisé des plus jeunes, semble particulièrement efficace avec ses algorithmes stimulant la radicalisation et la propagation d’idéologies haineuses. « Les recommandations de TikTok se basent sur ce que j’ai déjà vu, dit-elle. Quand j’ai vu quelque chose, j’ai beaucoup de chances de le revoir. »
Seulement, ces moyens de communication sont alimentés par des humains, trop humains. « Ce n’est pas juste une plateforme. Ce n’est pas juste un algorithme. Il y a des gens derrière. L’antisémitisme est propagé par des antisémites », résume la chercheuse.
ACTUALITÉS
fr-ca
2024-07-05T07:00:00.0000000Z
2024-07-05T07:00:00.0000000Z
https://ledevoir.pressreader.com/article/281608130640697
Le Devoir